Ida KARSKAYA - Revue Cimaise mai 1956

Ida KARSKAYA
(1905-1990)

Cimaise
revue de l’art actuel
troisième série – numéro 6 – mai 1956

Née dans le Sud de la Russie, études de médecine en Belgique et Paris, ancienne interne des hôpitaux. Pendant la guerre, se concentre sur la peinture.

Expositions personnelles :

1943 : Montpellier, Bergerac.
1946 : Galerie Pétridès, Paris (préface de Carco)
1949 : Galerie Breteau (préfaces de Francis Ponge,-Jean Paulhan, Marc Bernard, Maurice Nadeau, Francis Carco) ; Mexique.
1950 : Galerie Calligrammes, Paris
1954 : Galerie Colette Allendy
1956 : Galerie Arnaud, avec Coppel et Koenig ; Galerie Grange, à Lyon, avec Feito et Koenig.

Exposition de tapisseries à Bruxelles, 1954.

Prix de la tapisserie de la Ville de Paris

Pour entrer chez Karskaya, vous trouvez la porte toujours ouverte. Vous montez l'escalier creusé par l’usure, dans la cour d'une de ces vieilles maisons dont on devine mal l'étendue spacieuse en parcourant l’étroite rue Saint-Jacques. C'est une rue romantique où quelques façades nobles et anciennes intercalées entre des boutiques et de pauvres logements évoquent la longue suite des générations qui ont habité ce quartier voisin de la Sorbonne. Passée la porte de Karskaya, ce parfum de tradition urbaine française s'évanouit devant l'atmosphère étrange et dense d'un autre monde où vous introduit un chemin de plantes vertes grimpantes, qui paraissent pousser là sur leur terrain propre. Puis, vous pénétrez dans un curieux labyrinthe de pièces meublées de façon hétérogène et- surprenantes : dessins d'artistes aux grands noms, photos et livres, petits objets d'art comme cette sculpture indochinoise d’un couple assis qui vous tourne le dos, parce que Karskaya en a assez de les voir de face. Vous découvrez aussi une curieuse porte aux volets de fer forgé, séparation fantôme de filigrane entre deux chambres, qu'elle s'est construite, comme elle vous le dit, pour se protéger contre les bruits de l'autre côté. Par moments, l'envie la prend de s'adonner aux besognes artisanales pour embellir son entourage : peindre son plafond par exemple, ou construire une grande table sur des pieds de fer dénichés on ne sait où. Au mur, une belle tapisserie exécutée d'après un carton de l'artiste, et des quantités de matériaux divers, entassés par terre et disséminés un peu partout, prêts à lui servir pour ses collages, matières qu'elle ramasse dans la rue ou à la campagne, produits de la nature, écorces ou fibres, et déchets de la vie quotidienne, papiers salis et affiches grattées, ficelles, rubans, équilles de bois et morceaux de cuir. À chaque visite, vous tombez sur quelque chose de neuf que personne, sauf elle, n'a jamais pris pour un élément susceptible d'apporter sa contribution à une œuvre d'art. Peut-être vous trouverez sur la table de travail un assemblage des étranges mosaïques qu'elle est en train de fabriquer, et dont chacune présente un caractère particulier : messages mélancoliques ou images choquantes, tissus serrés ou écritures fugitives. Toutes ses compositions, si improvisées qu'elles soient à l'origine, sont soigneusement élaborées - des éléments échangés, des accords établis, des accents de couleurs ajoutés - avant d'être définitivement fixées. Alors, les différents matériaux se sont transformés en factures d'expression, leurs substances propres s'étant distillées en des valeurs de tons, qui, cependant, restent discrètement imprégnées de réminiscences du monde réel.

Ce qui vaut pour les collages vaut aussi bien pour les peintures, les gouaches, les dessins. Chaque œuvre de Karskaya traduit la décision prise, l'engagement à perte ou gain qu'elle prend en se livrant à l'art. La maîtrise des procédés techniques va pour elle de soi et elle s'y donne avec l'acharnement du bon artisan qui veut que son travail soit solide. Elle sait que l'équilibre interne des compositions doit être formel, afin que les improvisations ne s'émiettent pas dans le vague, et les thèmes suggérés par les moindres indications de formes et de couleurs sont toujours liés à des structures vigoureuses. Seule cette discipline lui permet de faire valoir sa haute sensibilité pour les nuances des tons qui finalement décident du rayonnement de sa peinture.

Les toiles de Karskaya se créent souvent par séries, car elles naissent de certaines idées picturales dont elle cherche la transposition en de multiples variations simultanées. Son imagination tourne souvent autour de sujets concrets, de choses vues dans un pays lointain, dans une lumière spéciale, et dont elle ne retient que des contours ou des gammes de couleurs. De tels souvenirs vivent latents dans sa pensée pour tout à coup s'imposer devant ses yeux. Alors, elle jette ce lest spirituel en des esquisses véhémentes qui se cristallisent comme d’elles-mêmes au cours du travail, intense et conscient. Parfois aussi, son besoin de communication s'accroche à des thèmes, poétiques dépassant toute syntaxe articulée.

 

"Lettre sans réponse" peinture, 1955, 92 x 73 cm
collection particulière Montréal

C’était dernièrement la série des Lettres sans réponse qui se lisent se voient comme des appels déchirants, lancés au monde pour le secouer dans son indifférence. Sur les fonds empâtés des toiles s'inscrivent des signes, catégoriques ou nerveux, en bandes ou taches de couleurs dispersées, retenus cependant dans l’harmonie douloureuse des tons. Les noirs et les gris dominent, chantant les gammes les plus sombres, mais des bleus et des jaunes peuvent se glisser entre eux, attendrissant l’aspect tragique, l’éclaircissant d’une gaieté soudaine, issue de sa confiance dans le dénouement heureux de tous les drames.

C'est un art passionné que celui de Karskaya, dicté par un esprit de rébellion contre le banal et le gratuit, par un esprit de chercheur qui ne se contente pas des trouvailles faciles, sûr de l’existence des richesses partout dissimulées qui n'attendent que d’être mises au jour. L'activité artistique joue un rôle essentiel dans sa vie, car c’est elle qui l’a aidé à surmonter les revers de fortune, à s’assurer l’indépendance, gagnée aux dépens même de son bonheur privé. Pour maintenir la valeur de son œuvre artistique, elle exige beaucoup d’elle-même ; elle est très sévère envers elle, détruit volontiers tout ce qui ne lui donne pas entière satisfaction. Elle connaît des périodes de dépression, de doute de soi qui la laissent inactive jusqu’au moment où sa volonté créatrice l’emporte de nouveau, lui désignant la voie future.

Son tempérament ne lui facilite pas les rapports avec les autres. Elle est d'une franchise extrême qui peut se plaire dans une agressivité insouciante et il faut bien connaître ses qualités de sincérité pour ne pas en être blessé. Parlant de ses compatriotes russes, elle décrit parfois leur caractère particulier de manière à nous expliquer le sien : pouvoir être en même temps malin et ingénu, méfiant et confiant. On sent chez elle une exceptionnelle générosité du cœur, mais aussi une certaine prudence pour ne pas se gaspiller. Sur son visage expressif, souvent tendu, tourmenté, le sourire est- toujours prêt à éclater, et les maximes autoritaires qu'elle aime-à prononcer tournent presqu'inévitablement en railleries gaies. Je me suis amusée l’autre jour à l'entendre saluée par des amis avec un « Bonjour, Cosaque », et lui ai en secret donné le surnom de « petit -cheval- des steppes), sentant en elle cette énergie infatigable qui surpasse celle des races plus fortes, la joie de prendre le-galop, mais aussi le goût du vent sur les vastes étendues qui a probablement soufflé autour de son berceau, et a teinté son épiderme à l'extérieur et à l'intérieur.

 

Herta Wescher

EXPERT C.E.C.O.A.

Michel Broomhead est Expert à la Chambre Européenne des Experts-Conseil en Oeuvres d'Art (C.E.C.O.A.) dont la vocation est d'être un gisement de compétence technique et humaine exploitable par les gouvernements, les organismes nationaux et européens, les entreprises publiques et privées et les particuliers, pour des missions pointues d'expertise ou d'arbitrage, dans des domaines précis, que ce soit à des fins judiciaires ou à titre d'audit.

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